Elle semble briller de l'intérieur. Un bleu-vert néon presque irréel, comme fluorescent, digne des plus beaux lagons des Caraïbes. Fascinante par sa beauté, et aussi par sa rareté, la tourmaline paraiba est devenue une icône de la haute joaillerie, au point de faire tourner bien des têtes. Jusqu’à présent, la planète ne comptait que trois endroits capables de la produire : Brésil, Mozambique et Nigéria. Désormais, un quatrième filon a été identifié en Ethiopie, dans la corne de l'Afrique. Un communiqué de presse publié en juin par le laboratoire suisse SSEF a officialisé une rumeur qui bruissait déjà dans le petit monde de la gemmologie : apparues depuis peu sur le marché, des tourmalines cuprifères venues d'Ethiopie révèlent à l'examen des propriétés optiques et chimiques caractéristiques des paraibas. Le SSEF garde une certaine prudence néanmoins, car pour l'instant, l'analyse ne permet pas de distinguer clairement l'origine exacte de ces pierres éthiopiennes, qui présentent des similitudes chimiques et cristallines avec les paraibas du Brésil.

La tourmaline paraiba bleu néon, plus chère que le diamant
Découverte à la fin des années 1980 par le prospecteur Heitor Barbosa dans l'État de Paraíba, au Brésil, la tourmaline paraiba s'est immédiatement imposée comme un phénomène mondial. Son secret réside dans une alchimie très particulière. Contrairement aux autres tourmalines, cette variété d'élbaïte (borosilicate de sodium, de lithium et d'aluminium) contient des traces de cuivre, ce qui lui donne cette couleur bleu néon unique, turquoise ou vert lagon, qui semble briller de l'intérieur. La présence d'autres oligo-éléments, d'une teneur variable, notamment le manganèse et le fer, est à l'origine de l'éventail des couleurs de la pierre.
En 2001, un second gisement de tourmalines cuprifères bleu-vert a été découvert au Nigéria, puis un troisième au Mozambique en 2005. Au Brésil, deux autres mines situées dans l'Etat du Rio Grande do Norte ont pris la relève de la mine originelle de Batalha, aujourd'hui presque épuisée.
En 2006, le Laboratory Manual Harmonisation Committee (LMHC) a édité une définition officielle de la tourmaline paraiba : "C'est une tourmaline bleue (bleu électrique, bleu néon, bleu violet), bleu vert à vert bleu, verte (ou vert jaunâtre), de saturation moyenne à forte et d'une couleur majoritairement due à la présence de cuivre et de manganèse, et ce quelque soit son origine géographique".
Flambée des enchères
Lors son introduction sur le marché en 1989, à l'occasion de la convention gemmologique de Tucson en Arizona, la tourmaline paraiba a vu son prix grimper de 250 à 2500 dollars le carat en seulement cinq jours. Depuis, le prix de cette pierre fine, dix mille fois plus rare que le diamant, a augmenté de façon vertigineuse. Les plus beaux spécimens de paraiba bleu néon du Brésil de plus de 5 carats peuvent se vendre à 75 000 dollars le carat voire, pour les pierres les plus exceptionnelles, jusqu'à 300 000 dollars le carat !
Les prix sont moins élevés pour les paraibas du Mozambique et du Nigéria que pour celles du Brésil (1 000 à 5 500 $/carat pour des pierres de 2 à 5 carats), car elles ont tendance à présenter une saturation plus claire ou pastel, en raison d'une teneur en cuivre moins élevée. En revanche, les cristaux africains sont plus volumineux et souvent plus purs à l'œil nu.
Près de 80% des tourmalines paraiba sont chauffées à basse température (autour de 500 °C) afin d'améliorer leur couleur, un procédé totalement stable et indétectable en laboratoire. Certaines sont plus rarement irradiées. Pour les gemmes très incluses, les fractures sont volontiers comblées avec de l'huile ou, malheureusement, de la résine artificielle.


L'Éthiopie, nouvel eldorado des gemmes d'exception
Suite aux rumeurs de la découverte d'un nouveau filon, la gemmologue éthiopienne Haimanot Sisay, fondatrice de l'Africa Gemological Training Institute d'Addis Abeba, s'est rendue sur le gisement alluvionnaire situé près du village d'Abulo, dans les hautes terres de l'Oromia, une région au sud du pays déjà connue pour ses gisements aurifères. Son reportage, publié fin juin sur les réseaux sociaux, témoigne de la fièvre qui s'est emparée du territoire, où affluent des dizaines de prospecteurs artisanaux pour creuser le sol avec de simples pelles et pioches. En réalité, les parcelles du terrain sont d'ores et déjà entre les mains de sociétés minières qui ont obtenu des concessions de la part du gouvernement éthiopien.

Si la plupart des tourmalines brutes extraites du gisement d'Abulo présentent cette saturation néon unique, due à la présence de cuivre et de manganèse, toutes ne sont cependant pas dignes d'être qualifiées de paraiba. Une étude préliminaire menée conjointement par Vincent Pardieu (VP Consulting WLL), le LFG de Paris et le laboratoire C. Dunaigre de Bangkok sur un échantillon de 21 tourmalines cuprifères d'Abuloo a donné des résultats contrastées. Certaines pierres, qui présentent un très fort taux de cuivre, se classent indubitablement dans la catégorie vedette des paraibas. D'autres, davantage colorées par le fer, sont plutôt à ranger dans la famille des indicolites ou tourmalines lagon.
Pour le moment, le label "paraiba d'Ethiopie" est encore balbutiant. Identifier l'origine exacte d'une tourmaline paraiba est un véritable casse-tête scientifique pour les laboratoires, qui doivent pour cela déployer tout un arsenal de technologies de pointe comme la spectroscopie ultraviolet -infrarouge (UV-Vis), la spectrométrie à plasma (ICP-MS) et par ablation laser (GemTOF), l'intelligence artificielle et des algorithmes complexes. Des missions d'échantillonnage sur le terrain et des études poussées en laboratoire devraient permettre à l'avenir de mieux préciser le profil des paraibas d'Ethiopie. En tout état de cause, il faut plusieurs années pour évaluer le volume réel, la qualité moyenne et la régularité d'un nouveau gisement.
Quoiqu'il en soit, ce nouveau filon confirme le statut exceptionnel de la corne de l'Afrique dans la minéralogie moderne. En moins de deux décennies, l'Éthiopie est devenue une puissance gemmologique de premier plan : d'abord avec les opales de Welo découvertes en 2008, aux jeux de couleurs spectaculaires, puis avec les émeraudes du Shakiso vers 2010, d'un vert intense, et enfin les saphirs de Gondar vers 2015, d'un bleu basaltique. Avec leur profil très proche de celui des tourmalines paraiba du Brésil, dont les mines commencent à s'épuiser, les paraibas d'Éthiopie promettent d'offrir un nouveau souffle à la haute joaillerie de la place Vendôme et de Fifth Avenue.

