Des bas-fonds de Constantinople aux fastes du palais sacré, l'impératrice Théodora (v. 500 – 548) a connu l'un des destins les plus fascinants de l'Histoire. Prostituée devenue épouse de l'empereur, elle imposa sa marque dans la gestion de l'Etat et dans l'adoption de nombreuses réformes. Elle fut aussi la première véritable icône de la haute joaillerie impériale. Sous son règne aux côtés de Justinien Iᵉʳ, les gemmes précieuses cessent d'être de simples ornements : elles deviennent un instrument de pouvoir souverain et l'expression ultime d'un luxe absolu.
D'actrice décriée à souveraine de l'empire
L'ascension de Théodora relève du roman. Née vers l'an 500, elle est la fille d'une danseuse et d'un gladiateur, montreur d'ours attaché à l'hippodrome de Constantinople. À la mort prématurée de son père, la famille sombre dans la précarité. Théodora devient comédienne et mime, un métier alors assimilé à la prostitution dans la société byzantine.
Procope de Césarée, l'historien officiel de la cour, qui la haïssait autant qu'il l'admirait, la dépeint comme une femme au charme hypnotique et à l'intelligence redoutable. Derrière sa silhouette petite et menue, sa beauté subjugue. Avec son teint pâle, légèrement mat, elle a la troublante carnation des femmes orientales. L'ovale de son visage est parfait, ses cheveux bruns, son nez fin, sa bouche délicatement ourlée et ses yeux sombres ont une troublante intensité. Théodora n'est pas simplement belle. Son charisme et sa vivacité d'esprit subliment la splendeur de ses traits.
Devenue la maîtresse d'un haut fonctionnaire syrien, elle voyage en Afrique du Nord et en Égypte. Elle y fréquente les milieux monophysites et, convertie, revient métamorphosée à Constantinople. Elle y rencontre Justinien, neveu et héritier de l'empereur Justin Iᵉʳ. Une loi romaine interdisait alors aux hommes de rang sénatorial d'épouser des femmes du spectacle. Éperdument amoureux, Justinien convainc son oncle d'amender la loi. En 525, ils se marient ; en 527, ils sont couronnés ensemble en la basilique Sainte-Sophie.
La réformatrice et la femme d'État
Théodora n'a jamais été une simple impératrice consort. Elle régnait à égalité de fait avec Justinien, s'impliquant directement dans les affaires politiques et diplomatiques de l'Empire.
En 532, alors qu'une émeute sanglante menace d'emporter le trône et que les conseillers de Justinien lui supplient de fuir par la mer, Théodora prend la parole et prononce cette phrase restée fameuse :
"Si la fuite est le seul salut, je me refuse à fuir. Le pourpre impérial est un beau linceul".
Galvanisé, l'empereur ordonne la répression et sauve son empire.
Femme d'autorité, Théodora fut aussi une pionnière dans la défense des droits des femmes. Ayant connu la misère et l'exploitation des femmes de la rue, l'impératrice utilise son autorité pour faire promulguer des lois d'une modernité saisissante pour le VIᵉ siècle :
- interdiction de la prostitution forcée. Fermeture des maisons de tolérance abusives et bannissement des proxénètes de Constantinople.
- Droit pour les femmes de posséder et d'hériter de biens, ainsi que d'engager une procédure de divorce en cas de maltraitance.
- instauration de la peine de mort pour le viol, étendu aux complices. Allègement des peines contre les femmes adultères.
- création du monastère de la Metanoia (repentir), destiné à accueillir et réinsérer les anciennes prostituées.

La première « croqueuse de pierres » : le pouvoir par le joyau

Si Théodora a marqué les esprits, c'est aussi par son incroyable étalage de richesse. À Byzance, l'or et les gemmes n'étaient pas qu'une coquetterie : ils manifestaient la légitimité divine du pouvoir. Théodora a poussé ce culte de l'opulence joaillière et de l'ostentatoire à son paroxysme. Comme en témoigne la célèbre mosaïque de la basilique Saint-Vital de Ravenne, en Italie, le vestiaire de l'impératrice était d'un éclat inégalé. Parée d'une tiare en or couverte de pierreries, la souveraine porte le maniakis, une collerette rigide d'or massif incrustée de dizaines d'émeraudes, de saphirs et de rubis, tombant sur ses épaules. Encadrant son visage, les propendulia, rangs de perles fines suspendus à sa couronne impériale, descendent jusqu'à sa poitrine pour symboliser la rosée céleste. Son manteau de pourpre est enluminé au bas d'une broderie de fils d'or qui représente les rois mages apportant des présents. En faisant des gemmes le symbole de la sacralité impériale byzantine, Théodora a posé les bases des codes du luxe royal européen pour le millénaire à venir.

Une influence orientale toujours vivante
Par sa beauté et de son destin romanesque, Théodora a inspiré de nombreux artistes. Au XIXe siècle, les peintres orientalistes comme Benjamin-Constant s'emparent de cette figure légendaire. Loin de toute réalité historique, la princesse byzantine devient l'incarnation de la femme fatale, séductrice passionnée, libre, sensuelle et vénéneuse. Au long du XXe siècle, pièces de théâtre, romans et films lui rendent hommage. Les créateurs de mode et de haute joaillerie ne furent pas en reste. Ainsi les splendides bijoux de Robert Goossens pour Chanel, mais aussi ceux de Dolce & Gabanna ou de Christian Lacroix. L'esthétique byzantine, son goût du sacré et du faste, séduit encore en joaillerie contemporaine, sous une forme réinventée. Le travail de l'or martelé et granulé, volontiers associé à des cabochons aux formes brutes et organiques, reste en vogue chez des créateurs comme Lito, Gurhan, Lalaounis ou Esther Assouline.

LES ROUTES DES PIERRES PRÉCIEUSES SOUS JUSTINIEN & THÉODORA
Au VIᵉ siècle, pour alimenter l'appétit insatiable de la cour et des élites impériales pour les gemmes précieuses, Constantinople s'approvisionne au cœur d'un réseau commercial mondial. La voie maritime du Sud, par la mer Rouge et l'océan Indien, voit affluer les perles fines du golfe Persique, les saphirs et rubis du Sri Lanka et d'Inde, acheminés par les navires grâce aux vents de mousson. Issus des mines de Haute-Egypte, les émeraudes transitent également dans les circuits de Constantinople. Par la voie de l'Est, la route de la Soie, les marchands convoient le lapis-lazuli, les spinelles et grenats d'Afghanistan et des montagnes du Pamir, le jade de Chine. Pour éviter les lourdes taxes de l'empire sassanide, les caravanes contournent la Perse par le Nord (mer Noire) ou par le royaume chrétien d'Axoum, dans la corne de l'Afrique. A l'arrivée, les marchandises doivent passer par les douanes officielles. Le Codex Iustinianus réserve l'usage exclusif des plus belles perles, émeraudes et hyacintes (saphirs et rubis) à la famille impériale, dont les bijoux sont façonnés par les orfèvres et sertisseurs des ateliers du palais.
A lire
Théodora, impératrice de Byzance, par Paolo Cesaretti, éd. Payot, 2003.
